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Pourquoi l'inflation ne recule pas comme prévu en zone euro

L'énergie a cessé d'être l'unique moteur de la hausse des prix, mais cela n'a pas suffi à ramener rapidement l'inflation vers sa cible. En zone euro, le problème est devenu plus diffus, plus domestique et plus politique.

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La rédaction de Lucide

Journaliste

Pourquoi l'inflation ne recule pas comme prévu en zone euro

Pendant des mois, le scénario semblait écrit d'avance. Une fois le choc énergétique absorbé, les goulets d'étranglement post-pandémie résorbés et la politique monétaire resserrée, l'inflation de la zone euro devait revenir sans trop de drame vers l'objectif de 2 % fixé par la Banque centrale européenne. La trajectoire a bien existé. Mais elle s'est révélée moins régulière, moins rapide et surtout moins rassurante que prévu. Les prix de l'énergie ont ralenti, certains biens ont même cessé de pousser l'indice vers le haut, pourtant l'inflation s'est installée dans une zone grise où le reflux existe sans produire le soulagement espéré.

Ce qui surprend aujourd'hui, ce n'est pas tant que les prix aient beaucoup monté. C'est qu'ils peinent à retrouver un rythme compatible avec une normalisation monétaire et politique. L'erreur d'analyse la plus fréquente consiste à considérer l'inflation comme un phénomène unique. Or celle que connaît la zone euro depuis la sortie de crise a changé de visage. Au départ importée, elle est devenue en partie intérieure. D'abord concentrée sur l'énergie et les biens, elle s'est déplacée vers les services. D'abord spectaculaire, elle est désormais collante. Et une inflation collante est plus difficile à faire disparaître qu'un simple pic.

La désinflation a eu lieu, mais elle n'a pas terminé le travail

Il faut d'abord éviter le contresens. Oui, la zone euro a désinflé. Nous ne sommes plus dans la phase où les factures d'électricité, le gaz ou les carburants semblaient désorganiser à eux seuls toute la structure des prix. Les hausses les plus violentes ont été absorbées. Les chaînes logistiques mondiales se sont nettement normalisées. Les banques centrales ont relevé leurs taux à un niveau qui freine le crédit, l'investissement et une partie de la demande. Le diagnostic simpliste d'une inflation incontrôlée ne tient donc plus.

Mais la désinflation ne signifie pas un retour à l'avant-crise. Le niveau général des prix a déjà été rehaussé, et ce déplacement laisse des traces durables dans les comportements économiques. Les ménages arbitrent autrement. Les entreprises renégocient autrement. Les salariés réclament des rattrapages. Les États, eux, cherchent à retirer sans casse les boucliers budgétaires mis en place pendant la crise énergétique. Tout cela alimente une seconde vie de l'inflation: moins brutale, moins spectaculaire, mais plus enracinée.

Le cœur du problème s'est déplacé vers les services

La vraie difficulté se trouve là. Dans la zone euro, la composante la plus résistante est désormais souvent l'inflation des services. C'est elle qui fait trébucher les prévisions trop optimistes. Pourquoi? Parce qu'un service n'est pas un bien importé. Il incorpore davantage de coûts domestiques, notamment le travail. Quand les salariés demandent à récupérer une partie du pouvoir d'achat perdu pendant la séquence inflationniste, les entreprises de services répercutent une part de ces hausses sur leurs tarifs.

Le mécanisme est particulièrement visible dans la restauration, l'hôtellerie, les loisirs, les services à la personne, certaines activités de transport ou encore les assurances. Ces secteurs ont connu un double mouvement: hausse des coûts et rattrapage de marges. Beaucoup d'entreprises ont absorbé un choc initial, puis ont reconstitué leurs prix une fois la demande stabilisée. Cela ne relève pas d'une conspiration, mais d'une dynamique économique classique. Quand les consommateurs continuent de payer, même à contrecœur, les prix élevés deviennent la nouvelle base.

La politique monétaire ne peut pas tout, et c'est une mauvaise nouvelle

La BCE a fait ce qu'une banque centrale sait faire: rendre l'argent plus cher, refroidir la demande, envoyer un signal de fermeté. Cela a fonctionné en partie. Le crédit immobilier a ralenti, l'investissement s'est tassé, la consommation a été comprimée. Mais une partie de l'inflation actuelle échappe à une réponse purement monétaire. Les taux d'intérêt ne réparent ni une offre de logements insuffisante, ni la fragilité de certaines chaînes d'approvisionnement, ni les tensions géopolitiques qui pèsent sur l'énergie, ni la restructuration silencieuse de pans entiers du commerce mondial.

C'est là que l'inconfort politique apparaît. Si l'on serre trop, on étouffe une économie européenne déjà anémique. Si l'on desserre trop vite, on valide une inflation qui reste au-dessus de la cible. Le débat n'oppose plus seulement les colombes et les faucons au sein des banques centrales; il traverse toute la société. Les ménages veulent un reflux des prix sans récession. Les gouvernements veulent soutenir l'activité sans nourrir une nouvelle vague inflationniste. Les entreprises veulent préserver leurs marges tout en évitant un affaissement de la demande. Personne n'obtient l'ensemble de ses préférences.

Le contexte géopolitique prolonge le problème

La zone euro aurait sans doute mieux digéré le choc si l'environnement international s'était apaisé. Or ce n'est pas le cas. Les tensions commerciales se multiplient, les routes maritimes se fragilisent, la réindustrialisation stratégique renchérit certains intrants, et les politiques climatiques elles-mêmes impliquent des investissements qui, à court terme, peuvent soutenir certains prix. À cela s'ajoute une réalité plus triviale: le monde de l'abondance bon marché est terminé. L'énergie, la défense, certaines matières premières, les semi-conducteurs, le transport maritime ou la protection des chaînes de valeur coûtent plus cher qu'hier.

Dans ce cadre, l'inflation européenne n'est pas un accident qui tarde à se corriger. Elle est aussi le symptôme d'une transition historique vers une économie plus fragmentée, plus prudente et plus redondante. Or la résilience a un prix. Relocaliser, diversifier, sécuriser, décarboner: toutes ces priorités peuvent être économiquement rationnelles, mais elles ne sont pas désinflationnistes à court terme. Le débat public continue pourtant de raisonner comme si l'on pouvait retrouver sans friction le régime de prix d'avant 2020.

Une inflation plus politique qu'on ne le dit

La question décisive est peut-être là. L'inflation ne recule pas comme prévu parce qu'on lui a demandé de disparaître sans traiter assez franchement les transformations qui l'alimentent. On a voulu croire à un simple retour à la normale, alors même que la normalité changeait sous nos yeux. La zone euro affronte simultanément une recomposition énergétique, un vieillissement démographique, des pénuries de main-d'œuvre dans certains secteurs, une dépendance stratégique réévaluée et un besoin d'investissement massif. Tout cela pèse sur les prix.

Il ne s'agit pas de banaliser la hausse du coût de la vie. Pour les ménages modestes, la distinction entre inflation à 2 % ou à 3 % n'a rien d'académique. Mais si le diagnostic est faux, la réponse le sera aussi. La bonne question n'est plus seulement: quand reviendrons-nous à 2 %? Elle est devenue: quels prix sommes-nous prêts à payer pour nos nouvelles priorités collectives, et comment répartir cet effort de manière soutenable?

L'inflation de la zone euro ne défie pas seulement les économistes. Elle teste la capacité européenne à dire la vérité sur ses arbitrages. Tant que ce débat restera masqué derrière l'attente d'un reflux automatique, la déception restera au rendez-vous. Ce n'est pas que l'inflation refuse d'obéir. C'est que le monde auquel elle répond a profondément changé.

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